Camille Fontaine reçoit des couples et des personnes seules dans son cabinet, avec une spécialité qui reste rare en France : la communication intime. Pas la technique sexuelle, pas le diagnostic clinique du désir, mais l’art de mettre des mots justes sur ce qui se joue dans l’intimité d’un couple, sans blesser ni se taire.
Camille Boivin, rédactrice de Une Rencontre Amoureuse, l’a rencontrée pour comprendre pourquoi tant de couples n’arrivent pas à parler de sexe, et surtout comment ils peuvent apprendre à le faire.
Camille Fontaine
Thérapeute de couple spécialisée en communication intime
Camille Fontaine accompagne depuis plus de dix ans des couples et des personnes seules autour de la parole intime, loin des injonctions de performance.
Pourquoi tant de couples n’arrivent pas à parler de sexe
Camille B. : Vous recevez des couples chaque semaine sur ce sujet précis de la communication intime. Qu'est-ce qui les empêche, concrètement, de simplement se parler ?
Camille F. : La première chose que je constate, c'est que la plupart des couples n'ont jamais appris à parler de sexualité entre adultes consentants et respectueux. On leur a appris à parler de travail, d'argent parfois, de vacances, mais pas de désir. Résultat : les deux partenaires arrivent avec un vocabulaire pauvre et une pudeur mal placée, souvent héritée de l'éducation ou du silence familial.Ensuite, il y a la peur très concrète de blesser l’autre. Dire “je n’aime pas ça” est vécu comme une attaque, alors que c’est simplement une information. Beaucoup de gens préfèrent se taire dix ans plutôt que de risquer une réaction de rejet ou de tristesse chez leur partenaire.
Enfin, il y a un mauvais réflexe très répandu : attendre que l’autre devine. On espère que l’amour suffira à faire comprendre nos envies sans les formuler. C’est un vœu pieux. Personne ne devine un fantasme précis, une gêne particulière, ou un rythme préféré. Il faut le dire.
Camille B. : Est-ce que cette difficulté touche autant les hommes que les femmes ?
Camille F. : Les deux, avec des nuances. Les femmes que je reçois ont souvent peur de paraître trop exigeantes ou trop "difficiles" si elles expriment un besoin précis. Les hommes ont plus souvent peur de paraître insuffisants s'ils avouent un doute ou une gêne. Dans les deux cas, la peur du jugement bloque la parole avant même qu'elle commence.Ce que je remarque aussi, c’est que les couples qui ont lu notre entretien avec la sexologue Sophie Marchand arrivent souvent avec une meilleure compréhension clinique du désir asymétrique, mais leur reste la question pratique : comment formuler tout ça sans que ça se transforme en dispute ? C’est exactement le terrain sur lequel je travaille.
Comment formuler une envie ou un fantasme sans gêner l’autre
Camille B. : Concrètement, comment doit-on s'y prendre pour exprimer un désir ou un fantasme sans mettre son partenaire mal à l'aise ?
Camille F. : Trois règles simples que j'enseigne systématiquement. D'abord, choisir le bon moment : jamais pendant l'acte lui-même pour une première formulation, jamais juste après une dispute, jamais dans la précipitation. Un moment calme, hors chambre si possible, fonctionne mieux.Ensuite, parler en “je” plutôt qu’en “tu”. “J’aimerais essayer ça” ouvre le dialogue. “Tu ne fais jamais ce que j’aime” le ferme immédiatement. La nuance semble petite, l’effet est énorme sur la réaction de l’autre.
Enfin, séparer le fantasme de l’obligation. Dire “j’ai pensé à ça” ne veut pas dire “je veux que tu le fasses absolument ce soir”. Beaucoup de partenaires paniquent en croyant qu’ils doivent immédiatement répondre à une demande, alors qu’un partage de fantasme peut simplement être un moment de complicité, sans passage à l’acte obligatoire.
J’invite souvent mes patients à s’inspirer de la logique des 5 langages de l’amour : certains expriment leur désir par les mots, d’autres par le toucher, d’autres par des attentions. Comprendre son propre mode d’expression aide à formuler les choses de manière plus naturelle, sans se forcer dans un registre qui ne nous ressemble pas.

Camille B. : Et si le fantasme est perçu comme dérangeant ou tabou par l'autre ?
Camille F. : C'est une situation fréquente et il faut la désamorcer avec beaucoup de douceur. Le partenaire qui reçoit une confidence sur un fantasme n'est jamais obligé d'y adhérer ni de le juger. Je propose une règle simple aux deux personnes : accueillir sans immédiatement évaluer. On peut dire "merci de me l'avoir dit, laisse-moi y réfléchir" plutôt que "c'est bizarre" ou "jamais de la vie".Cette règle évite deux écueils : la fermeture brutale qui décourage toute future confidence, et l’obligation ressentie de dire oui pour ne pas décevoir. Un fantasme partagé et refusé calmement ne détruit pas un couple. Un fantasme jugé ou moqué, si.
Camille B. : Certaines personnes disent ne pas avoir de fantasme particulier, ou ne pas savoir comment le formuler. Que leur conseillez-vous ?
Camille F. : C'est très fréquent, et ce n'est pas un problème en soi. Beaucoup de gens n'ont jamais pris le temps de s'interroger sur ce qu'ils aiment vraiment, en dehors de ce qu'ils ont appris à reproduire. Je propose souvent un exercice simple : repenser à un souvenir intime particulièrement agréable, sans jugement, et essayer d'identifier ce qui, précisément, l'a rendu marquant. Était-ce le contexte, l'ambiance, un geste précis, une parole ?Cet exercice de mémoire aide à sortir du flou et à formuler quelque chose de concret, même modeste. Il ne s’agit pas d’inventer un fantasme extraordinaire pour faire plaisir à l’autre ou paraître intéressant, mais de mettre des mots sincères sur ce qui compte réellement pour soi. La sincérité modeste vaut toujours mieux qu’une mise en scène empruntée à un imaginaire qui n’est pas le vôtre.
Dire non sans créer de tension ni de culpabilité
Camille B. : L'autre versant difficile, c'est de savoir dire non. Comment refuser une proposition intime sans blesser l'autre ni se forcer ?
Camille F. : Le non est probablement la compétence la moins enseignée en matière d'intimité. Beaucoup de gens pensent que dire non, c'est rejeter l'autre entièrement. Ce n'est jamais le cas. On peut refuser une pratique ou un moment précis tout en aimant profondément son partenaire.La formule que je recommande : reconnaître la demande, exprimer son propre ressenti, et proposer une alternative si elle existe. Par exemple : “je comprends que tu en aies envie, ce soir je n’en ai pas la disponibilité, mais j’aimerais qu’on se retrouve autrement, avec un câlin” plutôt qu’un simple “non” sec ou, pire, un silence gêné qui laisse l’autre dans l’incertitude.
Ce qui abîme vraiment les couples, ce n’est pas le refus en lui-même, c’est le refus répété sans explication, qui finit par ressembler à un rejet de la personne entière plutôt que d’un moment précis. Pour aller plus loin sur ce point précis, notre entretien avec une sexologue sur le refus du désir détaille comment sortir de cette spirale quand elle s’installe durablement dans le couple.
Camille B. : Et côté partenaire qui reçoit le non, comment éviter de le vivre comme un rejet personnel ?
Camille F. : C'est un vrai travail intérieur. Je conseille de se poser une question simple avant de réagir : "est-ce que ce non concerne moi en tant que personne, ou un moment, une fatigue, un contexte ?" Dans l'immense majorité des cas, c'est la seconde option. Le non d'aujourd'hui n'annule pas le oui d'hier ni celui de demain.Les couples qui gèrent bien ces refus ponctuels sont ceux qui ont établi, en amont, une confiance de base suffisamment solide pour ne pas remettre en cause toute la relation à chaque non. C’est un cercle vertueux : plus on peut dire non sans drame, plus on ose dire oui sincèrement quand on en a vraiment envie.
Camille B. : Que répondez-vous aux personnes qui culpabilisent de dire non trop souvent, même quand leur fatigue est réelle ?
Camille F. : Je leur rappelle d'abord que la fatigue, le stress, la charge mentale sont des raisons parfaitement légitimes de ne pas avoir de disponibilité pour l'intimité, au même titre que n'importe quelle autre activité de la vie. Personne ne culpabilise de dire non à une sortie entre amis parce qu'on est épuisé. Il n'y a pas de raison que l'intimité échappe à cette même logique de respect de ses propres limites.Ce qui compte, c’est que ce non ne devienne pas systématique sans jamais être accompagné d’explication ni de proposition alternative. Un non isolé, expliqué, avec une ouverture pour plus tard, se vit très différemment d’un non répété qui s’installe dans le silence. La culpabilité, dans la plupart des cas, vient moins du refus lui-même que de la peur de décevoir sans avoir les mots pour rassurer l’autre sur la suite. C’est aussi une question de confiance en soi : plus on est sûr de sa propre valeur dans le couple, plus un refus ponctuel devient facile à formuler et à recevoir.
Les mots qui bloquent vs les mots qui ouvrent le dialogue
Camille B. : Y a-t-il des mots ou des formulations à éviter absolument dans ces conversations ?
Camille F. : Oui, et ils reviennent souvent. Les généralisations : "tu ne fais jamais", "tu es toujours". Elles transforment un ressenti ponctuel en accusation permanente. Les comparaisons avec un ex ou avec des références extérieures : elles blessent profondément et ferment immédiatement la discussion. Et les mots qui jugent le désir lui-même : "c'est bizarre", "ce n'est pas normal" — ils créent une honte durable, bien au-delà de la conversation.À l’inverse, les mots qui ouvrent sont ceux qui expriment un ressenti sans accuser : “je me sens”, “j’ai besoin”, “j’aimerais qu’on essaie”. Ils laissent à l’autre la place de répondre sans se sentir attaqué.
J’encourage aussi beaucoup la reformulation : répéter ce que l’autre vient de dire avec ses propres mots, pour vérifier qu’on a bien compris, avant de répondre. “Si je comprends bien, tu aimerais qu’on prenne plus de temps avant” — ça évite les malentendus qui s’accumulent sur des semaines.

Camille B. : Le langage non verbal compte-t-il autant que les mots dans ces échanges ?
Camille F. : Énormément. Un ton doux, un regard, une main posée peuvent complètement changer la réception d'une phrase pourtant identique. Je recommande souvent d'associer la parole à un geste rassurant : tenir la main de l'autre pendant qu'on aborde un sujet délicat, par exemple, apaise la charge émotionnelle de l'échange.Cela rejoint des dimensions plus larges du couple, au-delà du seul sujet sexuel. Comprendre le langage corporel et les signaux d’attirance aide aussi à lire ce que l’autre exprime sans le dire, ce qui facilite grandement ces conversations sensibles.
Quand consulter un thérapeute spécialisé
Camille B. : À quel moment un couple devrait-il envisager de consulter un professionnel plutôt que d'essayer de régler ça seul ?
Camille F. : Quand les tentatives de dialogue se soldent systématiquement par un conflit, un silence prolongé ou un sentiment d'incompréhension totale. Quand un sujet précis revient depuis des mois sans jamais avancer. Ou quand l'un des deux ressent une vraie souffrance — honte, frustration chronique, sentiment de solitude — malgré l'amour qu'il porte à l'autre.Un accompagnement professionnel n’est pas un aveu d’échec. C’est souvent la manière la plus rapide de débloquer une situation qui, seule, tournait en rond depuis longtemps. Trois ou quatre séances suffisent parfois à donner aux deux partenaires un vocabulaire commun qu’ils n’avaient jamais réussi à construire seuls.
Je précise aussi que consulter à deux n’est pas la seule option possible. Certaines personnes préfèrent d’abord un travail individuel, pour comprendre leurs propres blocages avant de les partager avec leur partenaire. D’autres avancent plus vite en couple, portées par la présence rassurante de l’autre pendant l’échange. Il n’y a pas de format universellement meilleur : le bon format est celui qui permet réellement à la parole de circuler, sans crainte ni jugement.
Je rappelle aussi que la communication intime n’est qu’une des dimensions d’une relation saine. Pour prendre du recul sur l’ensemble du couple, les ingrédients d’une relation saine décrits par ma consœur Marie Lefèvre restent une lecture précieuse en complément de ce travail sur la parole intime.
Conclusion : trois choses à retenir
Camille F. : Si je devais résumer cet entretien en trois messages, je dirais ceci.Premièrement, parler de sexualité s’apprend, ce n’est pas un don. Personne ne naît avec les mots justes. Cela se construit, comme n’importe quelle compétence relationnelle, avec de la pratique et de la bienveillance envers soi-même et l’autre.
Deuxièmement, dire non n’est pas rejeter, et partager un fantasme n’est pas exiger. Séparer clairement ces registres évite la plupart des malentendus qui empoisonnent la vie intime des couples.
Troisièmement, le silence coûte toujours plus cher que la conversation, même maladroite. Une phrase mal formulée mais sincère fait plus de bien à long terme qu’une année de non-dits accumulés.
La communication intime n’est pas un supplément d’âme réservé à quelques couples doués. C’est un muscle que tout le monde peut développer, à condition d’accepter d’être un peu maladroit au début.
Cette question du dialogue sincère dépasse d’ailleurs largement le cadre de la sexualité : elle rejoint des problématiques plus larges de préparation du couple, comme le souligne le magazine dédié au mariage en Alsace Salon du Mariage Haguenau, qui insiste lui aussi sur l’importance d’une communication solide avant de bâtir un projet à deux.
L’entretien touche à sa fin, Camille Fontaine doit retrouver ses prochains patients. Ce qui reste de cette heure passée avec elle, c’est la conviction que la parole intime n’a rien de mystérieux : elle se travaille, phrase après phrase, avec la même patience que n’importe quel autre apprentissage du couple.



