La théorie de l’attachement, développée par John Bowlby dans les années 1950 puis prolongée par Mary Ainsworth, a d’abord servi à décrire le lien entre un enfant et sa figure parentale. Depuis les travaux de Cindy Hazan et Phillip Shaver à la fin des années 1980, on sait qu’elle éclaire tout autant nos amours d’adultes : la façon dont nous gérons la proximité, la distance, la peur de l’abandon ou le besoin d’indépendance dans un couple reproduit souvent des schémas relationnels appris bien avant l’âge adulte. Loin d’être un simple concept académique, cette grille de lecture est aujourd’hui largement utilisée en thérapie de couple pour expliquer des disputes qui, en surface, semblent tourner autour de sujets anodins mais révèlent en réalité des besoins de sécurité affective non exprimés.
Nous avons interrogé Nicolas Berthier, psychothérapeute spécialisé en théorie de l’attachement, pour comprendre comment identifier son propre style — anxieux, évitant, sécure ou désorganisé — et surtout comment en sortir quand il nuit à la vie amoureuse. Cet entretien s’adresse autant aux personnes qui se reconnaissent nettement dans un profil qu’à celles qui hésitent entre plusieurs, car la réalité clinique est souvent plus nuancée qu’une simple case à cocher : la plupart des adultes présentent un mélange de traits, avec une tendance dominante qui s’exprime surtout dans les moments de stress relationnel.
Nicolas Berthier
Psychothérapeute, spécialiste de la théorie de l'attachement
Nicolas Berthier accompagne depuis quinze ans des individus et des couples confrontés à des schémas relationnels répétitifs, avec une approche intégrant la théorie de l'attachement et les thérapies systémiques.
La théorie de l’attachement de Bowlby appliquée à l’amour adulte
La rédaction : Pourquoi une théorie pensée pour l'enfant s'applique-t-elle si bien aux couples adultes ?
Concrètement, ces styles se distinguent par des marqueurs observables au quotidien dans le couple :
- Sécure : confiance de base, communication directe des besoins, tolérance aux désaccords ponctuels
- Anxieux : besoin de réassurance fréquent, hypervigilance aux signaux de distance du partenaire
- Évitant : préférence pour l’autonomie, malaise face aux déclarations d’engagement trop rapides
- Désorganisé : alternance imprévisible entre recherche de proximité et fuite, souvent liée à un vécu difficile dans l’enfance
“Comprendre son style d’attachement est la première étape vers des relations amoureuses plus stables.” — Nicolas Berthier
L’attachement anxieux : peur de l’abandon et besoin de réassurance
La rédaction : À quoi reconnaît-on un attachement anxieux dans une relation ?
En cabinet, je propose souvent trois exercices concrets pour sortir du réflexe de sur-contrôle relationnel : tenir un journal des pensées catastrophistes pour objectiver leur fréquence réelle, pratiquer un délai avant d’envoyer un message chargé d’angoisse, et identifier des sources de sécurité intérieure indépendantes du partenaire — amitiés, activité physique, projet personnel. Ce dernier point est souvent le plus difficile, car l’attachement anxieux tend à faire reposer toute la régulation émotionnelle sur la disponibilité de l’autre.
Un autre marqueur fréquent chez les profils anxieux est la difficulté à tolérer le silence, y compris un silence bref et parfaitement anodin. L’absence de réponse à un message, même de quelques heures, peut déclencher un scénario catastrophe entièrement construit dans l’esprit de la personne, alors que le partenaire est simplement occupé. Ce mécanisme, que les thérapeutes appellent parfois “l’amplification du signal d’alarme”, explique pourquoi tant de personnes anxieuses décrivent leurs relations comme épuisantes émotionnellement, y compris quand elles sont objectivement stables et réciproques.
Un point que je souligne souvent en séance : l’attachement anxieux n’est pas un défaut de caractère, mais une stratégie d’adaptation qui a eu du sens à un moment donné, généralement dans une enfance où l’attention parentale était disponible de façon imprévisible. Le système nerveux a appris qu’il fallait redoubler de vigilance et d’efforts pour obtenir de la proximité, et ce réflexe se réactive à l’âge adulte dès qu’une relation ravive cette même incertitude. Nommer cette origine, sans en faire une excuse ni une fatalité, aide beaucoup de personnes à sortir de la honte qui accompagne souvent ce style d’attachement.

L’attachement évitant : peur de l’intimité et besoin d’espace
La rédaction : Et à l'opposé, comment reconnaît-on un profil évitant ?
L’un des défis majeurs pour ces profils est d’apprendre à s’ouvrir émotionnellement et à accepter la vulnérabilité. La thérapie individuelle ou de couple, ainsi que des exercices de communication non violente, aident à réduire les malentendus et à instaurer un climat de confiance. Si ces dynamiques d’évitement s’accompagnent de comportements de contrôle ou de dévalorisation, il est utile de consulter notre guide pour reconnaître une relation toxique et savoir partir, qui aide à distinguer un simple besoin d’espace d’un schéma réellement nocif.
Il est important de préciser qu’un besoin d’espace n’est pas en soi un problème : toute personne, quel que soit son style d’attachement, a besoin de moments de solitude et d’autonomie dans une relation. Ce qui devient problématique, c’est quand ce besoin sert systématiquement à éviter toute forme de vulnérabilité émotionnelle, y compris dans les moments où le partenaire exprime une demande légitime de proximité. Le travail thérapeutique consiste alors à réintroduire progressivement de la tolérance à l’intimité, sans forcer, par petites expériences répétées et sécurisantes.
Un tableau récapitulatif des trois grands styles, volontairement synthétique pour servir de repère rapide plutôt que de diagnostic clinique complet, peut aider à s’y retrouver :
| Style d’attachement | Caractéristiques principales | Défis fréquents |
|---|---|---|
| Anxieux | Peur de l’abandon, besoin de réassurance | Anxiété, dépendance émotionnelle |
| Évitant | Peur de l’intimité, besoin d’espace | Détachement émotionnel, difficulté à s’engager |
| Sécure | Confiance en soi et en l’autre | Gérer les séparations temporaires |
L’attachement sécure : le modèle vers lequel tendre
La rédaction : Qu'est-ce qui caractérise concrètement un attachement sécure ?
Pour tendre vers un attachement plus sécure, il est utile de travailler la confiance en soi en amont même de la relation : notre article sur la confiance en soi et la séduction propose des pistes concrètes. La méditation, l’écriture réflexive ou la thérapie individuelle jouent aussi un rôle clé : plusieurs études rapportent une amélioration mesurable du sentiment de sécurité émotionnelle chez les personnes pratiquant régulièrement ce type d’exercice sur plusieurs mois.
On parle parfois d’attachement “sécure acquis” pour désigner les personnes qui n’étaient pas sécures dans l’enfance mais qui le sont devenues à l’âge adulte, généralement grâce à une relation stable, une thérapie, ou une combinaison des deux. C’est une donnée essentielle sur le plan clinique : elle confirme que la sécurité affective n’est pas un capital figé une fois pour toutes, mais une compétence relationnelle qui se construit et se renforce avec l’expérience, y compris tardivement dans la vie adulte.

Le duo anxieux-évitant : pourquoi ces profils s’attirent et se blessent
La rédaction : On voit souvent des couples anxieux-évitant. Pourquoi cette combinaison est-elle si fréquente ?
Voici les trois leviers les plus efficaces pour désamorcer ce cycle poursuite-évitement :
- Nommer le pattern à voix haute : identifier ensemble, hors conflit, que “je me rapproche, tu t’éloignes” est un mécanisme et non une preuve de désamour
- Instaurer un temps mort négocié : le partenaire évitant obtient un délai clair pour se ressourcer, avec un horaire de retour annoncé
- Reformuler la demande de réassurance : le partenaire anxieux exprime un besoin précis, par exemple un message dans la journée, plutôt qu’une exigence de disponibilité permanente
“Les opposés s’attirent, mais il faut apprendre à travailler ensemble pour que cela dure.” — Nicolas Berthier
Peut-on changer de style d’attachement à l’âge adulte
La rédaction : Un dernier mot d'espoir pour les personnes qui se reconnaissent dans un style anxieux ou évitant ?
Dans ma pratique clinique, j’observe généralement trois étapes dans ce cheminement vers la sécurité affective, un processus qui n’est jamais linéaire et qui comporte souvent des retours en arrière temporaires, notamment lors de périodes de stress important dans d’autres domaines de la vie :
- Prise de conscience : identifier son style dominant et les situations qui le déclenchent
- Expérimentation encadrée : tester de nouveaux comportements relationnels, idéalement avec le soutien d’un thérapeute ou d’un partenaire compréhensif
- Consolidation : répéter les expériences relationnelles positives jusqu’à ce qu’elles deviennent le nouveau réflexe, un processus qui demande en général plusieurs mois à plusieurs années
“On ne change pas de style d’attachement par simple décision : on le change par des expériences relationnelles répétées qui prouvent que d’aimer autrement est possible.” — Nicolas Berthier
En conclusion, comprendre son style d’attachement et celui de son partenaire est une clé essentielle pour bâtir des relations amoureuses plus stables et durables. Les défis liés à l’attachement anxieux ou évitant peuvent être surmontés avec des efforts concertés et un engagement réel envers le changement personnel. Ce travail commence souvent par une simple observation sans jugement de ses propres réactions dans les moments de distance ou de conflit, avant même d’envisager un accompagnement professionnel : c’est cette observation qui rend visibles les schémas répétitifs et ouvre la possibilité d’en sortir.
Pour les personnes en couple binational, où les différences culturelles peuvent parfois amplifier ces dynamiques d’attachement en ajoutant une couche de malentendus liés à la langue ou aux codes affectifs, l’accompagnement proposé par Matrimoine de Paris sur les lieux et rituels du mariage à Paris peut aussi nourrir une réflexion plus large sur l’engagement et la sécurité recherchée dans le couple, au-delà des seuls mécanismes psychologiques individuels.



